Textes

Par son travail artistique, Emmanuel Henninger révèle ce qu’il advient quand la végétation et le sol sont détruits par l’homme. Par l’intermédiaire du dessin, il nous donne à voir les transformations extrêmes que nous imposons à nos territoires.  Depuis deux ans, l’artiste collecte les motifs témoignant des modes d’exploitation des ressources naturelles en France et en Allemagne. Son dessin intitulé Open Pit Mine nous présente, avec un souci du détail proche de la miniature, les excavations aux dimensions pharaoniques opérées dans la mine à ciel ouvert de Hambach, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.


Ce qui, à première vue, semble être un vaste canyon rocheux, se révèle être un territoire dépourvu de toute végétation, son sol et sa géologie ayant été réduits à néant par de monstrueuses excavatrices, afin d’atteindre les couches profondes de lignite génératrices de profits. La mine, plus grand site d’extraction de lignite d’Europe centrale, responsable à lui seul d’une grande partie des émissions de CO2 de l’Allemagne, est exploitée au détriment de l’une des dernières forêts primaires d’Allemagne, celle de Hambach. Une petite réserve de zone boisée a pu être sauvée grâce à l’occupation obstinée, depuis plusieurs années, de militants écologistes.


Dans ses carnets de croquis, l’artiste a multiplié les dessins qui saisissent les divers aspects de ce territoire forestier, situé juste en face de la zone d’extraction du charbon. Des perspectives plus amples y alternent avec des vues fragmentaires de plantes poussant librement et communicant entre elles. Par l’appropriation lente et immersive de ces motifs, l’artiste exprime son respect et son admiration pour cette nature impressionnante, qu’il nous incombe de protéger.


Viktoria von der Brüggen

Historienne de l’art, commissaire d’exposition indépendante
Directrice par intérim du CEAAC, Strasbourg
Extrait catalogue : “Des herbes folles”, CEAAC, janvier 2021


Le point de départ est la marche. Je traverse des territoires, ici ou plus lointain. Des territoires qui m’interpellent. Il y a cette notion de traversée. D’un territoire à un autre, d’une frontière à une autre, d’un sous-bois vers un no man’s land. Je suis attiré par ce processus. De la collecte de fragments visuels par le médium photographique d’une part, vers sa transcription, traits par traits sur le papier d’autre part.

Mes choix iconographiques s’inscrivent ensuite dans une démarche plus globale d’intérêt pour le vivant et les écosystèmes anciens menacés. Cette démarche me conduit à me rendre sur place en parcourant différents sites en tension. Je parcours la France et l’Allemagne principalement à la rencontre des communautés militantes, associatives et artistiques. Ce choix d’être immergé au sein de territoires fragiles et de m’imprégner des messages d’activisme et d’enjeux environnementaux, me permet ensuite de traduire graphiquement cette somme de fragments de paysages.

De cette immersion dans le paysage, sont produits des dessins mais aussi des panoramas qui sont localisés pour la plupart et présentant tous une dichotomie entre deux mondes : des représentations de la nature peu anthropisées sont en contraste avec d’autres où l’extraction de matières premières est prégnante. La notion de paysage dans ma pratique se lit donc sous différents régimes et est multiple. Je cherche à y inscrire les aspirations socio-politiques afin d’en dégager des problématiques actuelles à notre époque et dont les thèmes sont les ressources naturelles et leur exploitation, les paysages hérités, transformés et néo-formés.

J’envisage le paysage comme un témoin des activités humaines et de cette grammaire obstinément aveugle je tends à rendre perceptible le basculement, l’inéluctable, le vertige ou l’effacement.

Le paysage est le reflet de notre société et au sein de ce contexte, il s’agit pour moi de questionner l’empreinte géologique de l’humain dans l’actualité et l’avenir de la planète en vue d’en proposer une représentation.

Aujourd’hui les principales forêts qui protègent notre planète du réchauffement climatique et qui abritent de nombreuses espèces animales et végétales sont détruites pour laisser la place a la vacuité des territoires. Actuellement la vie plurielle est en sursis. Plus précisément, pour créer les conditions de notre vie moderne occidentale, nous sommes obligés de créer des espaces de non-vie. Je vise ainsi à rendre perceptible par le dessin, les impacts de l’humain sur son environnement naturel. Les paysages que j’ai traversés sont par définition appelés à disparaître. De cette accumulation de données visuelles je tente de reconfigurer un espace, le notre, celui que nous perdons.

Emmanuel Henninger, mars 2021